La yourte à Gazou

L’édification d’une yourte reste une belle aventure. Elle demande à son créateur une intense implication, autant matérielle que sentimentale. Car c’est avant tout « un art de vivre » qu’il se construit, loin des us et coutumes de nos contrées mondialisées, loin de nos civilisations consuméristes, loin de nos économies financiarisées, loin de nos pensées cloisonnées. Gazou aime emprunter à Gandhi les mots pour le dire :

« 
Soyez le changement que vous voulez voir dans ce monde« .


Les indignés de la Costa del Sol ou de Wall Street comprennent ce langage. Formés à l’art du dialogue sur internet, leurs actes restent conformes à leur idées et s’ils peuvent se regrouper via les réseaux sociaux, c’est tant mieux.


Ceux de la génération précédente, commençaient par discuter et se réunir pour « couper les cheveux en quatre » au sein d’associations, de syndicats et de clubs en tout genre… Dès qu’ils se sentaient assez forts, ils s’organisaient et réfléchissaient avant d’agir. Je ne sais pas qu’elle est la méthode la plus efficace, mais pour la construction d’une yourte, c’est clairement celle de Gazou, la meilleure.
Il faut dire qu’il est bucheron, ça aide. Ce terrien a commencé par éclaircir sa forêt pour choisir ses arbres sur pied, avant de les couper, les élaguer et les scier, selon ses plans. Puis, il a construit un plancher circulaire et l’a posé sur pilotis au beau milieu d’une clairière.

Il s’est fait architecte, menuisier, couturier, ébéniste et metteur en scène pour poser sa yourte dans son décor naturel. Il faut dire qu’il a beaucoup d’ami(e)s, ça aide.
Il a voulu sa yourte démontable (ni vis, ni clou, ni colle…) pour pouvoir la transporter ailleurs, un autre jour peut être, sur une autre terre, sûrement.

Depuis, Gazou s’invente la vie…qui va avec. Il a fait de l’absence de branchement aux réseaux domestiques un atout. Toilettes sèches, récupérateur d’eau de pluie et panneaux solaires lui procurent un confort indéniable. Il sait la nature généreuse. Elle lui donne châtaignes, champignons, fruits et plantes…tous à portée de main. Il jardine aussi beaucoup pour nourrir ses convives de ses douces patates agrémentées des fruits de son cru. En contrepartie, ses ami(e)s lui apportent quelques relents et ragouts de notre civilisation.

Mais ne croyez pas que Gazou soit un loup solitaire, c’est peut-être même le plus civilisé d’entre nous, car il s’invente et crée au quotidien une culture nouvelle. La proximité sera sa force et la solidarité sa source. Il sera paysan, celui qui cultive son pays.

Claude Muller

Le Reblochon, tout un art

Lorsque j’ai réalisé ce reportage à Vacheresse dans la Vallée d’Abondance en Haute-Savoie, les fromageries s’appelaient des fruitières et les artisans fabriquaient des fromages fermiers dans d’immenses cuves en cuivre. A l’époque, ce travail m’avait si fortement impressionné que j’avais décidé de le raconter, pour le partager. Aujourd’hui, les mots et les images ont gardé toutes leur forces.

Sitôt la traite du matin livrée dans des boilles en alu, les fruitiers doivent immédiatement se mettre au travail. Le lait de vache cru, surtout lorsqu’il descend des alpages, n’attend pas. Il doit immédiatement être transformé en Reblochon, ce fromage à pâte pressée imaginé par les Savoyards.


L’artisan de cette minutieuse production commence par ensemencer le lait avec des ferments lactiques. Là se cache le secret de cette fabrication. C’est ce geste qui va donner son goût au Reblochon. Vient ensuite le caillage du lait. De la chaleur autour des cuves, de la présure et une demie heure plus tard, la caséine coagule. C’est un moment très délicat. Le fruitier a besoin de tout son art pour réussir cette transformation. Puis le caillé est tranché et la main du fruitier peut entrer en action pour former le fromage. Le moule, la toile, la dextérité du fruitier permettent au caillé de s’écouler et aux grains de s’agglomérer. Ils forment une pâte molle. Le Reblochon nait entre les doigt du fruitier. Il s’égoutte et prend sa forme dans un pressoir pour plonger ensuite dans un bain de saumure. C’est là que sa croute se forme. Puis, il va sécher en cave sur des planches d’épicéa et prendre sa belle couleur safran. Le fruitier se fait alors affineur pour le tourner, le frotter, le saler, le bichonner…et quatre ou cinq semaines plus tard, recouvert d’une fine barbe blanche, ce reblochon se retrouve dans votre assiette…. Bon appétit.

Claude Muller

Rendez-vous rue Darwin, avec Boualem Sansal

Rares sont les romans qu’il est impossible de fermer lorsque le mot fin arrive. Alors, pour rester dans l’ambiance, il faut les relire pour prolonger le plaisir. Rue Darwin est de ceux là, généreux, fin, éclatant, drôle, ébouriffant, brillant, triste…lumineux.
Je l’ai déjà dévoré deux fois et je n’ai pas l’impression d’être rassasié. Je crois que j’ai encore soif de ses mots et faim de ses idées. Elles me surprennent toujours lorsque je les découvre cachées entre les lignes. Boualem Sansal a le don de raconter des histoires, en tournant autour, sans jamais les épuiser. Et dès que l’on a l’impression de les saisir, elles repartent de plus belle, grisées d’odeurs extraordinaires. Alors, elles nous emportent loin, très loin jusqu’aux tréfonds de notre imaginaire. Elles créent une sorte d’urgence. Essoufflées, elles nous invitent à les rejoindre ailleurs, groggy, sidéré, heureux, surpris, perdu, oublié, loin…aux creux de nos rêves.

Boualem SANSAL - Photo Gallimard

Boualem a écrit un roman voyageur. Tel l’oiseau, il se pose dans ses contrées de prédilection. L’Algérie bien sûr, celle du phalanstère de son enfance, celle de la guerre civile, celle de la misère et des faubourgs d’Alger. Il trace le portrait d’un pays qui doit régler ses comptes avec son histoire. Lui n’arrive pas à le quitter. Ses frères et sœur se sont éparpillés aux quatre coins du monde. Tous se retrouvent à Paris, anonymes, perdus, désorientés au chevet d’une mère en partance. Lui est resté attaché à sa terre emplie de rires et de larmes. La famille se rassemble et se ressemble. Mais tous différents, ils repartiront. Pas lui.
Il doit retourner rue Darwin, nous aussi.
Claude Muller