L’alpe, le regard des scientifiques

Époustouflant, est le mot qui me vient spontanément à l’esprit en découvrant le nouvel opus de la revue l’Alpe. Même si pour un animateur de café sciences comme moi, cela paraît une évidence, il fallait oser associer les scientifiques à la montagne. Cette revue le fait avec le brio qui la caractérise.

Et comme souvent, l’histoire commence avec l’esprit universel de Léonard de Vinci. Le philologue et professeur Napolitain Carlo Vecce nous conte, dans un beau portrait, comment ce savant, cet artiste, ce précurseur considère les montagnes comme un laboratoire de la nature. J’avoue que l’idée m’a séduit. A vous de vous laisser convaincre…

Car celui qui a le plus aiguisé ma curiosité nous est proposé par l’historien des sciences Luigi Zanzi. Il dresse un portrait élogieux de l’homme-montagne, le grand découvreur Dolomieu-Dolomites. Ce minéralogiste a eu le privilège de donner son nom à un massif de montagne, excusez du peu. Ce philosophe considérait que seul le voyage pouvait nous permettre de comprendre la nature. Chapeau, l’artiste ! Cet historien des Alpes, comme disait son ami Saussure, a compris avant tout le monde que la nature était en perpétuelle évolution et donc qu’elle avait une histoire à l’image de notre histoire. Très fort ! Ce scientifique a mis en œuvre cette découverte en parcourant les Alpes de long en large, en analysant les roches et en observant ses paysages, tout cela pour nourrir ses réflexions. Génial ! Aujourd’hui on peut dire sans se tromper que ce grand voyageur est un des fondateurs de cette science que l’on nomme depuis lors, la géologie. Il est urgent de (re)découvrir ce scientifique de talent. Merci à l’Alpe de l’avoir remis à sa place, en haut de l’affiche.

Il faut que je vous raconte trois autres articles de cette revue décidément très riche. Tout d’abord, l’Alpe en remet une couche (de sédiment ?) sur le regard extraordinaire  que pose le photographe et géologue Bernard Edmaier sur les Alpes. De mon coté et dans un post précédant, je vous avais déjà donné le goût de son livre, L’Art et la matière


Ensuite, j’ai été séduit par la thèse du botaniste et chercheur Jean Ritter. Comment ne pas l’être avec celui qui s’est mis à l’écoute du murmure des plantes. Ses travaux montrent qu’en montagne, tous les jours naissent de nouvelles espèces végétales. De quoi nourrir de beaux espoirs en dame-nature.

Enfin, il faut lire et voir l’autre regard du professeur d’histoire de l’art Jean Pierre Coutaz, sur le monde particulier de Samivel, prince des hauteurs. Cet artiste très secret, cet humoriste, ce poète, cet écrivain… reste une énigme pour moi. Un peu moins après avoir lu et vu cet article.

J’aurai encore beaucoup à dire et à écrire sur ce soixantième Numéro de l’Alpe, mais je vous laisse le lire…J’espère simplement vous en avoir donné l’envie.

Claude Muller

Bernard Amy nous raconte L’Alpiniste

Bonjour l’Artiste. Ton livre (L’Alpiniste paru aux éditions ATTILA) est un recueil de cinq nouvelles. Toutes racontent l’Alpiniste qui est en toi. Et pourtant, je l’ai lu comme un roman. Il raconte, certes cinq histoires différentes, il y a bien cinq lieux, cinq grimpeurs, cinq aventures, cinq temps, mais toutes tournent autour d’une évidence, l’escalade est un Art. Un Art, au même titre que la musique, la sculpture, la danse ou la poésie. Au fil des pages, tout laisse à penser que tes héros ne sont là que pour développer cette image. Elle se révèle à nous lentement mais inexorablement comme une photo dans son révélateur. Quand tes personnages grattent le granit des Aiguilles, ils tracent leur voie comme un compositeur écrit sa partition ou un sculpteur taille sa roche. Dans la Verte, ils dansent sur les sommets. Au Mexique, ils tutoient des Tours Rocheuses comme les mots d’un poème jouent avec la langue…

– Tu as raison, Claude, quand tu parles d’une évidence à propos de la dimension artistique de l’escalade, et plus généralement de l’alpinisme. C’est une idée déjà ancienne qui date de l’époque où les alpinistes se sont écartés de ce que l’on appelle les voies normales des sommets et se sont mis à tracer des itinéraires nouveaux sur les faces et les arêtes. Il suffit d’avoir un jour ouvert sur une montagne une voie nouvelle, pour sentir profondément le caractère créatif d’une telle entreprise. Et le grimpeur qui répète un itinéraire connu pour sa beauté a toujours l’impression d’interpréter une œuvre d’art composée par un autre.
Mais parler de l’alpinisme comme d’un art conduit forcément à parler de l’artiste à l’origine de cet art, et donc de l’alpiniste. Tu as vu dans ces cinq nouvelles cinq façons de montrer l’aspect créatif et artistique de l’alpinisme. On peut aussi les voir comme cinq portraits de l’alpiniste, cinq visions de celui-ci sous cinq éclairages différents : la technique au-delà de la technique, la découverte, le rêve, l’aspect poétique, et la dimension spirituelle de l’ascension.
Ces cinq éclairages ne correspondent pas à cinq sortes d’alpiniste. Tout grimpeur est à la fois un sportif dont la vie dépend de son habileté technique, un aventurier explorateur, un rêveur, un poète faisant dire à ses gestes la belle utilité de l’inutile, et, qu’il le veuille ou non, un arpenteur du ciel imprégné de symbolique et de mystique.
Ce qui compte aussi, c’est le choix du moyen d’expression, la nouvelle. Depuis que l’alpinisme existe, les alpinistes ont toujours tenté de raconter et de faire comprendre « ce qu’ils vont faire là-haut ». Et comme le fait remarquer l’éditeur du livre, qui parle de l’indicible, évoque aussi l’écriture – son pouvoir, sa poésie et sa force de transgression, dans un univers voué à la blancheur et au silence, telle une page blanche où l’alpiniste vient tracer ses mots.
Pour dire l’alpinisme, tous les moyens d’expression ont été utilisés avec des fortunes diverses. La nouvelle est un de ceux qui permettent le mieux de parler de la montagne par de la littérature … Mais on entre là dans un autre débat, celui sur ce que l’on appelle la littérature de montagne qui ne paraît pas toujours être de la littérature.

– Effectivement, Bernard, il y a là un autre débat. Si l’Alpinisme est un art, il faut se poser la question de sa représentation. Pour exister,  l’Art de grimper a besoin d’être partagé, comme toutes les créations. Mais comme nous ne pouvons pas tous monter pour observer l’alpiniste danser sur sa paroi, il faut trouver un biais, un média pour raconter.
Les dessins que ta fille Anaïs nous offre en partage dans ce livre en sont un bel exemple. Quand j’ai ouvert ce recueil, j’ai cru que c’était de simples illustrations de tes textes. Puis, j’ai lu, feuilleté et observé. Je revenais toujours sur ces dessins presque naïfs, en noir et blanc… quand j’ai compris que cet Art Brut nous racontait aussi et de belle manière l’Alpiniste. Puis, je me suis demandé, c’est la montagne qui a prêté ses pinceaux à Anaïs ?
De ton coté, tu nous prouves que la nouvelle excelle à raconter la montagne. Je t’avoue que ta description de l’ascension nocturne de la Verte sous la lune est l’un des plus beaux textes qu’il m’ait été donné de rencontrer. Depuis je me demande  si cette beauté est le fruit de ton talent ou est-ce la Verte qui t’a donné les mots ?

– C’est vrai, Claude, les mots ne sont pas les seuls à permettre de raconter la montagne. Les images aussi peuvent dire l’alpinisme et l’alpiniste, que ce soit celles de l’artiste peintre ou dessinateur, ou celles du cinéma qui nous a donné de magnifiques films de montagne.!
Mais que l’on emploie les mots ou les images, l’écriture graphique ou cinématographique, l’important est de savoir ce que l’on veut dire, ce que l’on veut faire sentir. Beaucoup de textes d’alpinisme, parce qu’ils ne s’adressent qu’à des alpinistes, sont des textes très techniques relatifs aux équipements et aux outils (manuels techniques) ou relatifs aux itinéraires (topo-guides). L’écriture y est la plus neutre possible, elle évoque le « degré zéro de l’écriture » de Roland Barthes.
Souvent aussi, les alpinistes veulent dire plus que le déroulement technique de leur course en montagne. Ils décrivent les circonstances de la course et les paysages. Mais ils s’en tiennent à des récits très factuels et objectifs – les fameux récits de course qui ont été publiés par milliers depuis deux siècles – récits dans lesquels affleurent parfois quelques sentiments personnels ou des observations subjectives bien souvent très conventionnels. Ce serait le degré un de l’écriture. On glisse vers la littérature.
Quand l’écriture « porte la marque de préoccupations esthétiques » utilisées pour dire plus que les données objectives d’une ascension, et qu’elle tente de faire ressentir au lecteur ce que peut éprouver l’alpiniste là-haut sur ses sommets, alors sans doute entre-t-on dans la pleine littérature.
Est-ce la montagne, par tout ce qu’elle a de puissance et de merveilleux, qui donne les mots à l’écrivain, ou bien est celui-ci qui, par son métier, trouve en lui les mots pour la dire ? Il y a sans doute un peu des deux. Peut-être la littérature de montagne est-elle un dialogue entre l’alpiniste et sa montagne.
Bien sûr, comme toutes les littératures, celle qui parle de la montagne peut être de la bonne ou de la mauvaise littérature. Mais c’est de la littérature. Et comme souvent en littérature, c’est la fiction qui permet le mieux de montrer la réalité, de la faire sentir. Peut-être parce qu’elle donne la possibilité de se détacher des situations réelles et de décrire des archétypes … Une fois de plus, nous entrons dans un autre débat !

– Bernard, est ce que tu irais jusqu’à faire tienne l’idée que j’aime bien : « c’est dans la fiction que l’on trouve sa vérité » ? Et si je rapproche cette phrase de la tienne : « le véritable grimpeur n’a besoin ni d’artifice, ni même de rocher » , tu me suis toujours ?

– Je te suis volontiers, Claude. La première clé de tout art, que ce soit celui de l’écrivain, du peintre ou du grimpeur, c’est l’imaginaire. Et l’art est la mise au réel de ce qu’a imaginé l’artiste. Au départ, l’écrivain n’a pas besoin de papier et de crayon pour être écrivain. Et pour grimper, il faut d’abord construire la voie en soi, en faire une pure fiction. Ensuite vient le temps des gestes.
Dans notre recherche des vérités du monde, et donc de nous-mêmes puisque nous faisons partie du monde, la trop solide réalité des choses et des événements nous cache souvent ces vérités. Il faut alors passer par la fiction. Celle-ci n’a pas pour but de construire des mondes à côté du monde, mais de contourner les choses et les événements pour « aller voir de l’autre côté », pour découvrir la face cachée des choses. La fiction permet de traverser le miroir et d’aller se voir regardant son image dans le miroir. Avant de grimper, il faut s’imaginer se voyant grimper !

Propos recueillis par Claude Muller

Claude Rouge, un poète aux multiples talents

J’ai rencontré, lu, vu, écouté, apprécié… Claude Rouge au gré de mes balades de ferme en ferme dans le réseau Accueil Paysan. J’en avais conclu qu’il était paysan. Mais qu’est-ce qu’un paysan, aujourd’hui ? Quelqu’un qui s’occupe du pays ? Un agriculteur ? Un chef d’entreprise ? Un écolo ? Un artiste ? Le mieux est de lui demander.
Un paysan, c’est peut-être bien cette personne qui a les pieds posés sur la terre, qui sent cette terre à travers les semelles de ses chaussures, et qui dans le même temps a la tête en haut, immergée dans ce monde qui file à toute allure. Et qu’il a bien du mal à comprendre.
Parfois, ou souvent, il se baisse, il met les mains dans la terre, la caresse, la respire. Il prend une motte et l’égrène entre ses doigts, pour préparer un semis, pour semer, pour butter, pour récolter, ou tout simplement parce qu’il en a besoin. Pour le plaisir. Et il sent que ça lui fait du bien. Un bien énorme.
La tête se vide de tout ce qu’elle a emmagasiné à son insu, le stress, les angoisses, les soucis. Et quand il se relève, il voit le monde différemment, il ne le comprend pas mieux, mais lui, il sait où il est.


Dans ton premier roman, « En scène », ton héros est un jeune cadre dynamique. Il est aussi comédien amateur dans une troupe de théâtre. Il mène une vie passionnante, au point de confondre quelque fois son rôle sur scène et dans la vraie vie. C’est le genre de mésaventure qui t’arrive aussi ?

Ce roman est rempli de situations auxquelles j’ai été confrontées, que j’ai pu observer. Alors est-ce que dans mes vies personnelle et professionnelle j’ai moi aussi « joué des rôles » ?
Certainement. Comme tout le monde. Mais sauf à de très rares exceptions, sans en avoir pleine conscience. Ce qui me paraît sûr, c’est que l’accumulation des expériences vécues, ces tranches de vie qui vous marquent, m’a conduit à chercher à vivre le plus possible en vérité avec moi-même, dans la transparence de ce que l’on est au fond de soi. Je pense que le travail que j’ai développé pendant 15 ans dans la prévention de la violence et l’éducation au vivre ensemble y est pour quelque chose !

Tu as même créé un spectacle à partir de ce roman. Dans une soirée lecture vous croisez le regard de ton personnage avec celui de Florence Aubenas dans son livre « Le Quai de Ouistreham ». Elle a écrit un témoignage très fort sur la précarité du travail des femmes au bas de l’échelle sociale. Avec ce spectacle, vous voulez témoigner sur les conditions de travail d’aujourd’hui ?

Le livre de Florence Aubenas est puissant parce qu’il est traité dans un style journalistique qui ne laisse aucune place au jugement. Ce ne sont que des faits bruts. Dans mon groupe de lecture, il nous a semblé que la diffusion vivante de ce texte était importante. Le croisement avec « En scène » est venu tout naturellement, comme si sur cette question des conditions de travail, les deux propos se complétaient.

Mais « En scène » est une fiction. C’est un témoignage aussi ?

« En scène » est une fiction…imbibée de ce que j’ai pu observer au cours des dernières années de mon parcours professionnel. J’occupais une position en retrait, parce que salarié à mi-temps avec un fort passé de syndicaliste. J’ai eu tout le loisir d’observer ce qui se passait autour de moi, de voir ce que devenaient mes collègues de travail qui eux, n’avaient pas le choix. Et puis, j’étais aussi marqué par l’évolution de la société en général, notamment ce qui touche les rapports humains au quotidien.

Donc une fiction, mais qui veut témoigner de quelque chose !
Après, il y a ce que les lecteurs y trouvent : j’ai vite appris lors de la sortie de ce livre qu’il fallait accepter que chaque lecteur s’approprie le roman à sa guise.

Le titre de ton deuxième roman est « Choc frontal ». C’est paradoxalement une ode à la différence. Pour toi, un roman, c’est un message ? une fiction ?

Un message ? Je n’aime pas le mot. Je n’ai pas la prétention de délivrer un message. Par contre, dans mes gestes d’écriture, il y a la recherche et le désir d’échanges sur des sujets de société qui me préoccupent.
Un roman, c’est bien sûr une fiction, enrichie d’une multitude d’émotions vécues par l’auteur en diverses circonstances. Autant « En scène » que « Choc frontal » évoquent les difficultés à vivre ensemble.

Dans ton spectacle avec ta complice Marie-Claude Tartaix, tu as choisi de chanter Léo Férré en éclairant ce poète d’un regard complice. Je crois qu’il te va bien. Finalement, tu es un poète aussi?

Un poète ? C’est ce qu’on me dit parfois … et j’en accepte bien volontiers l’habit !
Même si je crois n’avoir écrit que des chansons…poétiques ?

Quand j’ai commencé à chanter, j’étais un type assez blindé. Les émotions restaient contenues à l’intérieur de la carcasse, solidement ficelées. Et puis petit à petit le couvercle s’est levé…elles ont commencé à s’échapper. C’est peut-être à moment-là que le plaisir d’écrire est devenu réalité. D’ailleurs, je n’ai jamais décidé d’écrire un livre.

 

Pour « En scène », me sont venues en même temps la première et la dernière phrase, représentant chacune une image bien nette. J’ai été attiré par l’écriture de ce qui pouvait les relier, mais c’est seulement le 3ème jour que j’ai constaté que ce que j’écrivais prenait la forme d’un roman et que je n’étais pas près de retrouver la dernière phrase ! Envie, besoin de sortir du cadre un peu rigide de la chanson ? Oui, mais sur la manière d’écrire ? poétique ? Je n’ai rien modifié.

Et dans la vraie vie, tu es un poète ?

Si je suis un poète, c’est parce que la vie m’apparaît pleine de poésie. C’est une question de regard. J’ai eu envie d’aiguiser le mien pour la voir comme ça, sous des allures poétiques. Si d’autres me voient poète, c’est peut-être parce que je leur renvoie ce que je perçois de la vie. La seule poésie qui me parle, c’est celle qui est chargée de vie.

Propos recueillis par Claude Muller